Extraits de presse
Un chant de
lutte et de victoire
Comme s'il fallait que
tout y passe, que tout y macère à la façon
d'un yassa ou d'un maffé : le réalisme magique des
têtes d'Ifé du Nigeria, l'énergie morbide des
crânes surmodelés, la spiritualité charnelle
de Michel-Ange, l'érotisme mâle de Rodin, l'héroïsme
guerrier de Bourdelle, l'hygiène sportive de Leni Riefenstahl,
la fantaisie plastique de Wallace et Gromit, que sais-je encore
? Face à la stupeur que provoque la sculpture d'Ousmane Sow,
face à cet écrasement qui étreint le regard
du spectateur surpris et apeuré, c'est pêle-mêle
que l'on dévide l'écheveau confus de connaissances
soudainement mises en déroute.L'art d'Ousmane Sow contient
certes toutes ces fureurs et toutes ces beautés. Aucune d'elles
ne le résume. Comme tout art majeur lorsqu'il fait son apparition,
le monde à la fois titanesque et tendre d'Ousmane Sow est
un piège à lieux communs, une chausse-trappe à
banalités et à tout cortège de déjà-vu,
de déjà-dit, de correctement pensé.Les bons
géants du démiurge sénégalais avancent
en tirailleurs d'une autre guerre, celle de la beauté retrouvée
dans sa violence et sa nécessité première,
à l'aube du troisième millénaire. Comme le
Gulliver de Swift, qui se retrouve subitement lilliputien au royaume
des géants de Brobdingnag, notre sculpture contemporaine
occidentale, si souvent pleine de morgue et de condescendance envers
les barbares qui s'agitent à ses frontières, avoue
brutalement ses insuffisances et ses faiblesses. Les guerriers d'éternité
au regard triste de Sow l'Africain nous obligent à repenser
notre appréhension du continent noir, des affres et des désastres
de l'art contemporain, des sourdes défiances du modelé,
et toutes les soi-disant coupables virtuosités de la main.
Avec l'irruption de ses Nouba au milieu des années 80, d'un
coup, Ousmane Sow replace l'âme au corps de la sculpture,
et l'Afrique au cœur de l'Europe.
Avec ses Masaï de 1989, dont l'immense Guerrier debout apparaît
à la fois comme le gardien et le messager, il met définitivement
en danger la mort annoncée de la sculpture.Si l'on en croit
l'écrivain Peulh Hampâté Ba, un homme en Afrique
n'est considéré comme adulte qu'à partir de
quarante-deux ans. A cinquante ans, à l'âge où
bon nombre d'étoiles trop vites allumées s'éteignent,
Ousmane Sow, sorte de Dubuffet noir nouvelle manière, entre
en sculpture comme on entre en religion. En traînant derrière
lui ce paradoxe, qui le fait souvent exposer sous l'étiquette
d'un art africain "ghettoisé", alors même
que certaines âmes bien intentionnées lui reprochent
de pratiquer un art occidentalisé, vendu aux canons de l'esthétique
grecque antique…Occidental, Ousmane Sow l'est assurément.
Elevé à l'Ecole française de Dakar, et ayant
vécu près de vingt ans à Paris, des commissariats
de la Gare de Lyon - quand il ne savait où dormir - à
son cabinet de kinésithérapeute de Montreuil-sous-Bois,
puis à Paris dans le 20e arrondissement - quand il consultait
le jour et sculptait la nuit - ce chirurgien du corps, de tous les
corps, n'ignore rien de la culture tempérée.Mais africain,
Ousmane l'est viscéralement. Et plus encore de cette terre
du Sénégal, cette Grèce de l'Afrique, il a
dans ses gènes le souvenir des chevauchées et des
razzias dans la savane brûlante qu'opéraient sa grand-mère
et son arrière grand-père avec les "cedo",
ces cavaliers du diable des armées royales. Au-delà
de ce bruit et de cette fureur enfouis, il y a en lui cette parole
inspirée du griot, ce souffle épique de la narration
homérique, ce goût du mythe vivant, qu'on peut et qu'on
veut toucher du doigt et des yeux. On ne devient pas impunément
un "menton velu" prodige, dans un continent où
l'art souverain reste la sculpture. Une sculpture à taille
humaine, qu'on peut promener avec soi, sans esquisse, sans étude
et sans dessin préparatoire, soumise à la seule dextérité
de l'artiste, qui a pour charge de faire signifier la matière.
Un art inspiré qui se passe de modèles.La sculpture
africaine, on le sait, c'est la parole devenue forme. "J'adore
raconter des histoires", avoue en retour Ousmane Sow. Loin
cependant d'évoquer une quelconque anecdote, ses figures,
comme ce puissant Buveur de sang et Buffle appartenant aux Masaï
- double noir d'Hercule domptant le taureau de Crète - sont
des dieux noirs en action. Des corps esprits. Des âmes recomposées
à partir de déchets de chair. Des Golem de boue, de
fer et de paille, des corps innervés de vie, des guerriers
de la nuit tropicale qui peuvent aussi, occasionnellement, jouer
le rôle d'épouvantail à porte-bouteilles. Les
portraits de groupe qu'à réalisés Ousmane Sow,
depuis ses premiers Nouba - issus du choc des photos de danse et
de transe d'une Leni Riefenstahl revenue de ses odes aux dieux du
stade hitlériens -, répondent ainsi, à leur
façon, aux critères de l'art du continent noir. Même
si les tailles, inhabituelles pour la statuaire africaine, dépassent
souvent les deux mètres cinquante, il faut se rappeler que
Sow lui-même mesure un mètre quatre-vingt-dix. Et,
bien qu'il ait réalisé des séries presque hallucinantes
de vérité sur les Zoulou ou les Masaï, il n'a
jamais éprouvé le besoin d'aller voir ces peuples
qu'il ne connaît pas."Je représente l'homme, c'est
tout, dit-il.
Je laisse les images naître d'elles-mêmes." Des
peuplades d'Afrique aux Indiens d'Amérique, il recherche
le fluide de ces hommes debout, qui "ont le souci de leur corps,
le goût du maquillage, et la vénération de leurs
sorciers". Comme s'il s'agissait pour lui de combler des trous
de l'art africain, d'offrir en miroir à ces ethnies nomades
fières et esthètes cet art sédentaire qui leur
fait défaut : la sculpture. Et, pour aller plus loin encore,
de sculpter le mouvement au travers d'hommes qui ne cessent de bouger…On
ne peut plus alors s'étonner de son intérêt
passionné et brutal pour les Indiens d'Amérique. En
passant d'un continent à un autre, comme l'a fait l'histoire
au travers de l'esclavage, en remplaçant au Nouveau Monde
un Indien mort par un Noir déraciné et réduit
à l'état de bête de somme, Ousmane Sow rend
hommage, dans sa dernière et puissante création, aux
ultimes guerriers d'un même soleil. Hommes eux-aussi "de
couleur", les libres Peaux-Rouges sioux et cheyenne de Sitting
Bull, Crazy Horse, Two Moon et Gall se sont opposés une dernière
fois, à la bataille de Little Big Horn, à la rage
de destruction blanche. Comme si le génocide, initié
à partir de Gorée, l'île mythique de la traite
qui fait face à Dakar, avait trouvé là un point
d'aboutissement. Cette première - et dernière - éclatante
victoire préludait en effet à une guerre totale et
à une élimination systématique de la race indienne
de la part d'autorités américaines qui venaient à
peine d'abolir l'esclavage. Bien qu'Ousmane Sow ait choisi de traiter
le cœur même du combat, en évoquant les terrifiants
corps à corps, seul type de lutte digne de ce nom aux yeux
des Indiens, il a conféré à ces scènes
de carnage une gravité et une religiosité éloignées
de toute volonté spectaculaire. Et bien plus que La Charge
fantastique ou tout autre western en technicolor, c'est le Guernica
de Picasso qui vient à l'esprit devant ces soldats à
terre pratiquant leur rituel de mort, ou ces amas de chevaux blessés
qui redressent la tête pour hennir longuement à la
mort. Immense cri figé dans la couleur et dans la douleur,
la bataille entière se résume peut-être au regard
droit et perdu de Sitting Bull, l'homme-médecine, le sorcier,
assis à l'écart, en prière. Artiste-médecine,
ancien kinésithérapeute comme on l'a dit, Ousmane
Sow sculpte comme autrefois il prodiguait des soins. En palpant,
en pansant, en massant longuement, jusqu'à faire venir et
revenir la vie. Sculpter chez lui devient caresser. Il faut le voir,
dans sa cour-atelier au grand soleil de Dakar, pétrir longuement
dans ses grandes mains burinées une pâte étrange,
mi-chocolat onctueux, mi-lourde terre prométhéenne,
qu'il applique à l'aide de tissus barbouillés sur
une armature de fer recouverte de paille synthétique. Cette
mixture aussi pauvre que magique, obtenue à base de déchets
de colle altérée, et qui a macéré avec
une vingtaine d'autres produits pendant des années, lui permet
toutes les audaces, toutes les finesses, toutes les brutalités,
toutes les couleurs et toutes les odeurs. Comme dans les anciennes
sculptures africaines rituelles dont la confection passait toujours
par des techniques de trempe dans la boue, de patine à l'huile
ou à la cire d'abeille, et de cuisine sacrificielle, mêlant
le sang et la bière. D'ailleurs, comme ces exécutants
anonymes des arts que, par coquetterie, on appelle aujourd'hui "premiers",
qui inventaient leur œuvre en secret, Ousmane Sow refuse obstinément
de révéler l'alliage de sa mixture. Tout comme il
n'aime guère ouvrir la porte de son atelier tant qu'il considère
que ses sculptures ne sont pas encore investies. Ses humaines, trop
humaines créatures ne sont pas des simulacres mais des énigmes.
Des interrogations violentes qui dansent au bord de la nuit. Elles
laissent au spectateur le soin de briser le cercle. Pour rejoindre
la prière.
Emmanuel
Daydé
Source : www.ousmanesow.com
Les
vies denses
On m'a donné cette histoire pour vraie.
Au début de l'été, un sculpteur qui travaille
dans une cour où jouent des enfants se fait livrer un bloc
de marbre brut. Au retour des vacances, devant la sculpture terminée,
une petite fille : "Comment tu savais qu'il y avait un cheval
dans cette pierre ?"La première fois que j'ai vu les
lutteurs d'Ousmane Sow, leur force, leur évidence, leur matière
organique à la fois terreuse et synthétique, magma,
treillis de paille et de racines rouillées, j'ai pensé
qu'il avait pu les extraire du sol, d'un seul tenant, comme déjà
façonnés. Comme s'ils avaient été secrétés
dans le sol d'Afrique par je ne sais quelle sédimentation.
Je n'aurais pas été étonné d'apprendre
qu'autour de l'atelier se trouvaient leurs formes en creux, leurs
matrices, et que d'autres corps s'y développaient. Que la
terre "humanisée" y levait comme du pain. Et puis,
tant est puissant ce qui s'y exprime d'humain, tant est tactile
et sensuelle l'empreinte physique du sculpteur, une évidence
contraire s'est imposée : ces corps n'avaient pu être
pétris et levés qu'à main d'homme.Exaltées,
grosses d'ancestrales colères, de vie mouvante mais sereines
pourtant, pleines de tensions internes. Rudes, archaïques et
pourtant si charnelles, empreintes d'une noblesse plastique qui
donne à la boue la gravité du bronze, les sculptures
d'Ousmane Sow disent la permanence de l'homme, de son corps, de
ses désirs et de ses rêves. A travers ces présences
si fortement terrestres et physiques, c'est pourtant quelque chose
de l'ordre du spirituel qui résonne et s'entend. Probablement
parce qu'Ousmane Sow ouvre ses bras, ses yeux, son cœur à
cent quatre-vingts degrés, il y a dans ses œuvres ce
qui ne peut se nommer que l'unité des contraires : une faculté
complexe et mystérieuse qui suscite une chose, et aussi fort
son envers. Ainsi, ce sentiment que ces créations viennent
d'ailleurs, qu'elles sont nées loin, d'une autre culture,
tout en s'imposant à nous comme intensément fraternelles,
elles l'auraient été aussi aux Olmèques, aux
habitants de la grotte de Gargas ou à Guido Mazzoni. En chacun
de ces visages une individualité caractérisée
(profondeur du regard, architecture du squelette, dessin des lèvres…)
suggère la personnalisation troublante d'un portrait, pourtant
c'est cette singularité même qui semble dire : c'est
un homme et c'est l'"homme", en majesté. Comme
si respirait, battait, vivait en chacun toute la communauté.
Il en va pareillement des attitudes, des gestes, à la fois
simples, familiers mais lavés de toute anecdote : c'est le
mouvement même qui devient forme, une évidence stable,
intériorisée, chargée de gravité. Des
signes du quotidien deviennent intemporels.Ousmane Sow ne court
pas dans le couloir étroit d'un art asthmatique réduit
à ne plus raconter que sa propre histoire, matérielle
et immédiate. Il arrive du Sénégal avec un
autre souffle, une ampleur je dirais monumentale, si ce n'était
- unité des contraires encore - qu'il n'y a là aucune
monumentalité.
Ernest Pignon-Ernest
Source : www.ousmanesow.com
L'ailleurs
universel
Toute visite d'atelier peut avoir valeur d'initiation ou, à
tout le moins, nous donner l'illusion d'accéder à
un univers qui nous est étranger et auquel un privilège
nous a conduit, ouvrant des portes jusqu'alors inconnues. L'étrangeté
s'accroît si nous abordons, à la pointe d'un immense
continent, une culture autre en voie de mutation.../... La première
impression est celle d'un charnier, d'un indescriptible amoncellement
de corps en décomposition où l'on discerne bientôt
les carcasses d'hommes et de chevaux, cambrés, écroulés,
emmêlés au milieu des bidons où croupit une
étrange mixture. Les squelettes de fer apparaissent sous
leur chair de paille recouverte le plus souvent d'une première
peau de toile de jute qui semble desquamée et en voie de
désagrégation. Aucune pièce n'est vraiment
plus avancée qu'une autre ou a fortiori terminée.
Elles gisent toutes là, sur le sable doré du sol,
qui est par-là même plus lumineux et vivant que les
sculptures et en contraste avec elles. Cette vision a la terrible
cohérence du stade de l'horreur ultime de la mort et de la
putréfaction. Le sculpteur a, comme peut le faire un dessinateur
sur une feuille d'études, esquissé progressivement
l'ensemble de son œuvre, et il part maintenant de ce charnier
global qui conclura la bataille pour dégager ensuite les
protagonistes qu'il porte en lui, pour leur restituer leur humanité,
leur identité, opérer une lente remontée vers
la vie, l'affirmation de la personne, les luttes essentielles de
l'humanité, l'héroïsme et, bien qu'il s'agisse
d'une victoire à Little Big Horn, sans doute le désespoir
d'un destin sans rémission.../.... La démarche d'Ousmane
Sow est celle du chroniqueur relatant un épisode glorieux
mais bientôt fatal de cette histoire des premières
nations américaines qui, comme le ressent l'artiste, rejoint
souvent celle de l'Afrique.../... Ousmane Sow est maintenant au
cœur du désastre qui est né, dans un premier
temps, de sa lecture de la bataille de Little Big Horn. Comme un
qui connaît intimement la douleur des corps, il se déplace
silencieusement d'un cadavre à l'autre, l'observe, le dévisage,
et d'une main attentive, efficace, guérisseuse, peu à
peu restitue les chairs, enrichit le modelé, introduit les
tensions qui donnent vie à la forme.../... Ses personnages
peu à peu vont s'éveiller, à l'ombre du "sphinx",
sous ses doigts et ils imposeront en quelque sorte la tonalité
spirituelle définitive du groupe ; ils s'inscriront dans
une scénographie qui, à l'issue de son travail, connaîtra
encore des mises en scènes diverses selon les lieux et les
publics qu'ils rencontreront. C'est sans doute là l'un des
caractères singuliers de son travail : sur le Pont des Arts,
puis ailleurs à travers le monde, dire et révéler
l'injustice dans une approche toujours renouvelée de l'expression
formelle et spatiale, susciter l'émotion des grands textes
immémoriaux qui gouvernent l'humanité. L'Afrique est
désormais lointaine, sans doute présente par cette
capacité paradoxale du sculpteur de commémorer en
échappant finalement au temps, d'énoncer la gravité
de la vérité en chantre et en poète. Ousmane
Sow insuffle à sa poignante mélopée une triomphante
tendresse.
Germain Viatte
Extraits du texte que Germain Viatte, Directeur du projet
muséographique du Musée des Arts Premeirs, a écrit
dans le catalogue "Ousmane Sow, le soleil en face". (Ce
texte a été écrit à la suite de la visite
rendue par l'auteur à Ousmane Sow à Dakar, le 25 avril
1998).
Source : www.ousmanesow.com
Entretien
inachevé par Marie-Odile Briot
Marie-Odile Briot : Les Nouba, les Masaï,
les Peulh, les Zoulou… Vous m'avez dit que, contrairement
aux idées reçues, les peuples africains sont extrêmement
mélangés, Alors, pourquoi en avoir choisi quatre parmi
cette diversité ? Représentent-ils toute l'Afrique
?
Ousmane Sow : Je suis toujours étonné
lorsqu'on me pose des questions sur le "pourquoi" des
choses. Il n'y a aucune logique dans ma démarche. Seule ma
sensibilité me guide. Je ne peux donc pas répondre
lorsqu'on me demande pourquoi les Indiens et pas les Samouraï
?
Les Masaï, ce fut un choix. Les autres aussi, ils ont suivi,
parce que cela me plaisait de les sculpter, et que cela plaisait
aussi aux gens de venir les voir. J'ai essayé de rester fidèle
à l'histoire de chaque peuple, que j'ai étudiée
avant de m'attaquer à chacune des séries. Il existe
beaucoup d'autres peuplades en Afrique. Dans toute l'Afrique, on
trouve des Peulh, peuple de pasteurs. Les Masaï ont aussi le
type Peulh. On en trouve également au sud de l'Afrique.
Au Sénégal, il y a différentes ethnies. Je
pourrais exploiter à l'infini les mœurs de chaque ville,
de chaque pays et en sortir au moins deux ou trois ethnies susceptibles
de faire l'objet d'une série de sculptures.
M.-O.B. : Le principe de la série signifie-t-il
que vous refusez l'idée de "statue", de "portrait"
destinés à la place publique ?
O.S. : Si ça ne tient qu'à moi, oui.
Mais je peux aussi répondre à une commande. Si, un
jour, quelqu'un me dit qu'il aimerait une sculpture pour sa maison,
sans me dire ce qu'il veut, je peux le faire.
Je n'aime pas les sculptures personnifiées ni les groupes
de sculptures sans rapport les unes avec les autres.
M.-O.B. : C'est souvent le lot de la commande publique…
O.S. : Oui, mais moins maintenant. Par exemple,
dans les commandes passées à César, l'artiste
a eu la possibilité de s'exprimer. Dans les sculptures modernes
que j'ai pu voir en France, on sent le plus souvent que l'auteur
en a été le concepteur d'un bout à l'autre.
On a dû leur montrer l'emplacement qu'ils occuperaient, comme
on l'a fait pour moi au Japon.
M.-O.B. : Au Japon, on vous a
montré l'emplacement choisi et on vous a laissé faire
ce que vous vouliez ?
O.S. : Oui. On m'a donné carte blanche, alors j'ai accepté.
Bien entendu, par correction, j'ai fait un dessin, un croquis, pour
leur montrer ce que j'allais faire.
M.-O.B. : Avez-vous une vision
précise de ce que vous voulez obtenir ?
O.S. : Oui, sinon je tergiverserais, je changerais.
C'est pour ça que je ne dessine pas.
Si vous dessinez, l'œuvre est déjà terminée.
Vous êtes obligé de revenir à votre dessin.
Alors qu'en sculptant directement vous lui laissez une liberté.
Vous pouvez être agréablement surpris ; l'objet bouge
dans la tête et vous en avez la maîtrise de A à
Z.
M.-O.B. : Ce qui me frappe là-dedans,
c'est votre refus du système…
O.S. : Ce n'est pas un refus. Un refus, c'est
connaître quelque chose et dire "je n'en veux pas."
Moi, le système, je ne le vois pas. De temps en temps, des
échos me parviennent. Cela m'ancre dans ma détermination,
dans mon choix.
Je ne m'intègre pas. Parfois cette attitude est assez dure
pour celui qui n'y est pas préparé. On surprend des
regards hostiles. Si j'entre dans le système, je vais devenir
malade. Je préfère donc ne pas y entrer.
M.-O.B. : Je ne pensais pas uniquement
au système social. Vous m'avez dit "la vie n'a pas de
logique." Ce n'est peut être pas un refus, mais une sensation,
une conviction, que les choses ne se développent pas selon
des modèles préconçus ?
O.S. : Cela se rejoint. Il ne faut pas refuser
le système social, puisqu'on est obligé de vivre en
société. Mais je l'accepte de moins en moins. Accepter
un système, c'est déjà avoir une vie ordonnancée.
Des repères sont établis, et il faut respecter des
règles. On peut très bien être en dehors des
systèmes, même sur le plan artistique, ne pas s'intégrer.
Par exemple, dans le domaine de l'art, il y a des filières
qu'il faut respecter. A partir de là, on est, ou non, reconnu,
mais on a la satisfaction de ne pas être marginalisé.
Si on se dit que ça vous apporte plus d'inconvénients
que d'avantages, je pense qu'il vaut mieux arrêter, mais sans
agressivité. Vu de l'extérieur, cela peut ressembler
à un refus du système.
M.-O.B. : Vous dites que vous
ne dessinez pas, sauf lorsque c'est nécessaire…
O.S. : Je sais dessiner, mais j'avais oublié
que je savais dessiner. C'était ma matière favorite
à l'école primaire. Pour les japonais j'ai fait le
dessin avec facilité. Mais, cela ne m'intéresse pas
tellement.
M.-O.B. : Quand vous êtes
passé des petites sculptures articulées aux grandes,
avec la création des Nouba, combien de sculptures avez-vous
détruites avant qu'on ne vous en empêche ?
O.S. : Je n'ai pas tenu la comptabilité
des œuvres que j'ai détruites. Cela fait partie des
choses que j'ai faites instinctivement, parce que cela ne correspondait
pas à ce que je voulais. Mais ça me paraît tellement
naturel de faire ce qui me plaît. Si une œuvre ne me
plaît pas, même si les gens pensent le contraire, je
dois avoir le courage de la détruire.
Par exemple, je viens de détruire un cheval de la série
des Indiens, celui qui a la tête levée, parce qu'il
était trop lourd, trop mou d'aspect. Ça ne correspondait
pas à ce que je ressentais. Cela peut encore m'arriver avant
la fin de la création de la série des Indiens.
M.-O.B. : Votre inspiration, vos
scènes sont-elles nées d'une révolte contre
les idées reçues ?
O.S. : Il y a ceux qui n'aiment pas, tant pis.
Il y en a qui m'aiment, tant mieux. Ça n'est pas ce qui me
fait fonctionner. Quand je témoigne à quelqu'un de
l'affection, je souhaite qu'il sache que c'est sincère.
M.-O.B. : Vous n'aimez pas l'hypocrisie…
O.S. : Je crois que ce que je déteste le
plus, c'est l'hypocrisie et la méchanceté gratuite.
On n'est pas obligé d'être méchant quand on
n'aime pas quelqu'un. Mais, il est peut-être vrai que, comme
vous le dîtes, je suis un peu révolté. Quand
je rencontre l'hypocrisie, je m'en éloigne, je ne cherche
pas à la voir. J'assume cet éloignement, parce que
j'y trouve la quiétude.
M.-O.B. : Est-ce là que
vous trouvez l'art aussi ? Cette quiétude semble correspondre
à une philosophie personnelle, un retrait du monde…
O.S. : Je ne vis pas retiré du monde, car
j'aime voir les gens. Certains ont besoin de se retrouver avec beaucoup
de monde, de parler de choses et d'autres. Peut-être ont-ils
peur de se retrouver face à eux-mêmes, cela doit les
aider. Moi, au contraire, je recherche la solitude, c'est là
que je me réalise. Je ne m'ennuie jamais avec moi-même.
M.-O.B. : En somme, vous faites
davantage confiance à votre exigence qu'à celle des
autres…
O.S. : Oui, et c'était déjà
le cas quand j'étais jeune. C'est curieux, cette confiance
je ne l'ai pas acquise en vieillissant. J'ai toujours eu énormément
confiance en moi, c'est une constante. Au point que, quand j'étais
gosse, si on me demandait de décrocher la lune, je mettais
mes babouches pour essayer d'y aller. En vieillissant, je mets toujours
la barre assez haut et je me lance des défis.
M.-O.B. : C'est une sorte de mélange,
ou d'alternance, de sûreté - peut-être d'orgueil
- et de modestie…
O.S. : Cela m'est vraiment utile de me dire après
coup : si tu l'as fait c'est que quelqu'un d'autre peut le faire.
Il paraît que, quand les guerriers romains rentraient victorieux,
l'esclave qui portait la couronne de lauriers au-dessus de leur
tête, leur répétait "n'oublie pas que la
gloire est éphémère". Je trouve cela fantastique.
M.-O.B. : Vous n'iriez tout de
même pas jusqu'à penser que, vos sculptures, tout le
monde peut les faire ?
O.S. : Mais pourquoi pas ? Il y aujourd'hui des
gens de vrai talent qui rentrent chez eux, s'essaient à la
sculpture et, comme moi auparavant, ne les montrent pas.
M.-O.B. : Sûrement…
Vous n'êtes pas le seul artiste au monde.
O.S. : Il ne faut justement pas se dire que l'on
est unique. Il y a des gens qui sont morts dans l'exercice de leur
fonction, et dont on a découvert plus tard qu'ils étaient
aussi des poètes. Ils n'ont pas eu la chance de se faire
connaître, ou ne l'ont pas voulu, égoïstement.
M.-O.B. : Vous employez le mot "égoïstement".
Vous dîtes que vous travaillez sur ce qui vous intéresse,
je me demandais si vous iriez jusqu'à dire "il faut
faire ce qu'on désire". Etes-vous dans une logique du
désir ? Pensez-vous que ce qui vous pousse à vous
intéresser à la sculpture est un peu mystérieux,
comme une force qui vous traverserait et dont vous n'auriez pas
la totale maîtrise, sinon la conscience ? Une sorte de vocation…
O.S. : Non, j'ai la parfaite maîtrise de
ce que je fais. Je pense plutôt à une sorte d'état
de grâce, qui fait que l'art occupe votre pensée à
tel point que la maladie, la pauvreté, tout ce qui embarrasse
les gens, n'a plus de prise. Je pense être vraiment immunisé
quand je suis en phase de création. C'est d'autant plus vrai
pour moi que j'ai vécu une vie normale, assurant mes huit
heures de travail et attendant qu'on me paie le service rendu. Dans
l'art, cette notion disparaît complètement.
Je pense que l'amour conduit aussi à cette exaltation. La
seule différence c'est que l'exaltation de l'amour s'atténue
tandis que celle de l'art se renouvelle. Par exemple, hier quand
je me suis levé, j'ai mangé sans savoir ce qu'on avait
mis dans mon assiette, parce que j'avais en tête d'essayer
quelque chose. C'est un moment d'exaltation, mais une fois terminé,
je me sens bien. Mais je ne crois pas qu'on puisse être artiste
48 heures sur 40. D'abord je ne tiendrai pas.
M.-O.B. : A partir de quel moment vous êtes
vous senti un artiste ?
O.S. : Après mon travail et le dimanche
je faisais de la sculpture. Puis, je me suis aperçu que,
même quand je ne faisais rien, j'y pensais. A Montreuil dans
mon cabinet, entre deux clients, je faisais de la sculpture. Une
transformation était en train de se faire, c'était
devenu une activité qui commençait à me prendre
du temps.
M.-O.B. : Quand vous avez commencé,
y avait-il déjà une philosophie, une conception de
l'art qui s'élaboraient en même temps ?
O.S. : Je pense avoir acquis ma philosophie de
l'art plus tard, quand j'ai décidé de passer d'un
emploi, si je puis dire, raisonnable, à un métier
artistique. Mais les choses ne vont pas de soi.
Là où, vraiment, il y a une totale modification, c'est
que, quand j'étais kiné on me payait. En tant qu'artiste
je n'attend pas cela. C'est d'abord une satisfaction. J'aurais pu
ne pas vendre et continuer à sculpter. La notion d'argent
a complètement disparu.
M.-O.B. : Quel est votre rapport à la figuration
? Avez-vous, dès votre enfance, "bidouillé "
les matériaux pour créer des personnages ?
O.S. : Oui, car je pense que l'art est un mode
d'expression. Je crois que, quand on parle, c'est pour être
compris. Si vous faites de l'art et que les gens ne le comprennent
pas, ils ne peuvent pas s'y intéresser.
Quand on me demande ce que je vais faire, ce que je veux dire, ça
ne me gêne pas. Ce qui est gênant, c'est de parler dans
le vide ou de se parler à soi-même.
M.-O.B. : Avez-vous toujours fonctionné
ainsi depuis votre enfance, votre jeunesse ? Avez-vous cherché
un mode d'expression "accessible" ?
O.S. : Oui, et j'ai tellement peur qu'on ne me
comprenne pas, ou qu'on interprète mal ce que je dis, que
je parle très directement.
C'est la même chose pour l'art : je n'aurais pas pu faire
de l'abstrait, ou alors j'aurais pris le parti du décoratif.
M.-O.B. : Ne pensez-vous pas qu'il
puisse y avoir une certaine spiritualité dans l'art abstrait
?
O.S. : Je ne sais pas. Quand les artistes abstraits
alignent des couleurs, quand ils font des formes, ils doivent certainement
y penser intensément avant de se lancer. Même quand
on fait quelque chose qui n'est aimé que d'une seule personne,
c'est déjà quelque chose.
M.-O.B. : Je vous trouve un peu
contradictoire : vous avez la volonté de pratiquer votre
art comme un langage fait pour être compris, et vous n'avez
pas cherché à le montrer. Il a presque fallu qu'on
vous force à le montrer.
O.S. : Il faut laisser mûrir son discours.
Peut-être que je n'étais pas prêt. C'était
un mûrissement, je n'étais pas pressé. Je savais
qu'il me faudrait montrer mon travail, mais je ne savais pas où.
J'avais des amis qui venaient le voir et cela me suffisait. Ce n'était
pas très important pour moi.
M.-O.B. : Quel est le rapport
entre votre vie et votre œuvre ?
O.S. : Quand je réussis quelque chose je
suis vraiment heureux. Ma vie est conditionnée par cela.
Quand j'étais kinésithérapeute je connaissais
la voie pour parvenir où je voulais aller, alors que maintenant
il y a toujours un tâtonnement.
M.-O.B. : Y a-t'il eu un moment
où vous avez décidé que votre vie serait déterminée
par votre pratique artistique ?
O.S. : Non, jusqu'à présent ma vie
n'est pas déterminée par ma pratique artistique. C'est
un ensemble qui crée l'équilibre, la quiétude.
J'ai la chance d'être où je suis sans contrainte. La
sculpture occupe la part la plus importante de ma vie, mais ce n'est
pas l'unique choix.
M.-O.B. : Un débat a beaucoup
marqué les années 60-70 : tradition ou modernité.
Est-ce quelque chose qui vous a marqué ?
O.S. : Je l'ai vécu mais je ne me sentais
pas concerné comme je le suis aujourd'hui. Ce qui est curieux
c'est que ceux qui étaient les plus agressifs n'avaient rien
à en dire.
L'art s'est largement diffusé, et j'ai l'impression que maintenant
les gens n'ont plus peur de dire ce qu'ils aiment ou ce qu'ils n'aiment
pas.
M.-O.B. : Pensez-vous que les gens ne se laissent
plus intimider par le discours officiel ?
O.S. : On ne devrait pas être péremptoire
dans ce domaine.
M.-O.B. : A propos de vos sculptures, un journaliste
a dit que vous passiez de Giacometti à Rodin…
O.S. : Effectivement, quand il m'a dit cela, je
me suis dit "en fin de compte c'est vrai". Pas dans la
technique, mais dans le cheminement : une ossature que j'enveloppe
ensuite de muscles.
M.-O.B. : Vous admirez les sculptures
de Rodin et celles de Giacometti. Ce sont des références
pour vous ?
O.S. : Pas seulement. J'aime aussi ce qu'ont fait
Bourdelle, Maillol, Camille Claudel. Ce ne sont pas des références,
mais simplement des artistes que j'aime.
M.-O.B. : Lorsque vous étiez
à Paris, alliez-vous voir ces sculptures ?
O.S. : Oui, j'y allais le plus souvent possible.
M.-O.B. : Qu'aimez-vous chez Giacometti
?
O.S. : Le dépouillement, je crois. Et puis,
le côté longiligne de ses sculptures. Il fait de grandes
sculptures aux pieds extraordinaires. Si c'était seulement
un problème de stabilité, il aurait très bien
pu mettre un socle et faire des pieds normaux. Il y a chez lui l'exagération
et le dépouillement. Et il arrive à faire des sculptures
très parlantes. C'est vraiment le génie à l'état
pur.
M.-O.B. : Et chez Bourdelle ?
O.S. : La masse.
M.-O.B. : Et chez Maillol, c'est
aussi la masse ?
O.S. : Oui, c'est tellement difficile de déposer
une masse et de la rendre vivante. Et puis il y a le côté
enjoué de Maillol. On a l'impression qu'il ne se prend pas
au sérieux.
M.-O.B. : Vous vous reconnaissez
un peu en eux ?
O.S. : Non, en aucun d'entre eux, par honnêteté
intellectuelle. Parce que je ne pense pas que cela aurait été
bien de les imiter. Comme tout le monde, quand je vais voir des
sculptures de Rodin, de Maillol ou de Giacometti, je suis un spectateur.
M.-O.B. : Et quand on dit de vous
que vous êtes le "Rodin de Dakar" ?
O.S. : Ce sont des foutaises. Parce que Rodin est
unique, tout comme Bourdelle. Je mets cela sur le compte de la paresse
intellectuelle, parce qu'il est plus facile de donner une étiquette.
M.-O.B. : Qu'est-ce que vous aimez
tant chez Rodin ?
O.S. : C'est l'audace. Il faut exagérer
et Rodin exagère. Lorsqu'on connaît l'anatomie et qu'on
observe, par exemple, Le Penseur, son avant-bras est plus court
que son bras, et le muscle de l'épaule descend très
bas. Il l'a fait volontairement, car la sculpture n'aurait pas eu
la même force si tous les éléments anatomiques
avaient été à leur place.
M.-O.B. : On a dit que l'exagération
est une constituante de l'art, mais pas la seule. Est-ce que vous
pourriez me dire ce qui constitue l'art pour vous ?
O.S. : Quand je parle d'exagération, c'est
surtout du point de vue technique. Je n'inclus pas l'exagération
dans ma conception de départ. C'est quand je me trouve devant
ma création que j'exagère un peu pour donner plus
de force. Mais ce qui est primordial, c'est la soif de faire ce
qu'on a à faire.
M.-O.B. : Je n'ai pas votre connaissance
de l'anatomie, mais elle me frappe dans vos sculptures… Par
exemple, là [dans l'atelier, en 1998] il y a un homme au
sol, dont une jambe est repliée et l'autre étendue
; la jambe étendue n'est pratiquement pas plus longue que
celle qui est repliée. Ça fait une sorte de triangle
au sol ; une jambe est plus courte que l'autre mais on ne le voit
pas. Est-ce une faute d'anatomie ?
O.S. : C'est du soldat dont vous voulez parler
? C'est une illusion d'optique. Parfois on peut se tromper. Quand
on tend une jambe et qu'on croise l'autre, on a l'impression qu'effectivement
une partie est plus petite.
M.-O.B. : Même si vous exagérez,
vous tenez quand même compte des proportions. Vous dîtes
que "l'art c'est l'exagération mais pas seulement l'exagération".
Contrôlez-vous cette exagération, dès le départ
?
O.S. : Il ne faut pas être obnubilé
par les proportions. On dit bien de quelqu'un qu'il est "court
sur pattes", ou qu'il est "long", qu'il a des "jambes
qui n'en finissent pas". Tout cela, c'est l'homme. On peut
donc se permettre de lui donner plus de puissance. Je pense que
Rodin l'avait bien compris. Son Balzac, on pourrait croire que c'est
une ébauche, mais il est extraordinaire avec cette tête
immense.
M.-O.B. : On sent le corps dans
le Balzac...
O.S. : Oui. Ceux qui le lui avait commandé
n'en ont pas voulu parce que le visage est torturé, alors
que c'est pratiquement une de ses plus belles sculptures. Ce n'est
pas une sculpture académique, elle ne respecte pas les normes.
Rodin ne lui a pas donné d'expression, mais quelque chose
jaillit de cette sculpture, qui est extraordinaire. Sa manière
de tenir son manteau, ses cheveux, sa tête renversée.
M.-O.B. : Vous avez vu les ébauches
du Balzac au musée Rodin : il modèle le corps, puis
passe à cette forme enveloppée ; ça ressemble
un peu à la façon dont vous procédez.
O.S. : Oui. Quand je décide de faire une
chose, je vais jusqu'au bout. La nouvelle série [Little Big
Horn] ne ressemblera pas à mes premières sculptures.
Il y aura des aspérités dans ce que je vais faire,
parce que je n'aime plus les choses très lisses.
M.-O.B. : Qu'est-ce qui vous a
amené à préférer les aspérités
et à délaisser les surfaces lisses ?
O.S. : C'est une évolution. Auparavant,
je ne laissais pas de "trou". La série sur la Bataille
de Little Big Horn représente des scènes dramatiques,
on ne peut pas les faire lisses. Je ne sais pas comment, mais entre
les personnages il y aura un dialogue et une force. Pas seulement
dans les regards mais dans le comportement. Je n'ai aucune idée
de la finition que je leur donnerai mais je sais qu'elle sera différente,
avec plus d'audace dans les couleurs.
M.-O.B. : Vous disiez travailler la couleur dans
la masse. C'est la pâte même qui est colorée
?
O.S. : Plus maintenant. Avant je colorais dans
la masse, puisque je n'utilisais pas encore la technique du brûlé.
M.-O.B. : Depuis quand utilisez-vous cette technique du
"brûlé"?
O.S. : Depuis cette série sur Little Big
Horn. Ma nouvelle technique est beaucoup plus rapide. Avant je faisais
des boudins, je les rattachais avec une très grande aiguille
que j'avais confectionnée, je les transperçais avec
un fil de fer pour les immobiliser. Ensuite il fallait que j'attende
que ce soit un peu sec, et je mettais les formes. Mais en séchant
ça s'affaissait, c'était un peu compliqué à
faire. Tandis que maintenant, je brûle, je crée les
formes, et ça se dilate ; mais c'est un temps très
court. Je reprends ensuite l'ancienne technique, c'est à
dire le modelage des formes définitives.
M.-O.B. : Quand vous étiez
à Paris, alliez-vous voir l'art africain au musée
de l'Homme ?
O.S. : Oui, ça m'est arrivé dans
les années 50, on pouvait y voir, par exemple, des costumes
de rois africains.
M.-O.B. : Vous sentez-vous, par
certains aspects de votre personnalité, le continuateur de
l'histoire de l'art africain ?
O.S. : Continuateur, non, je pense que cela ne
serait pas modeste.
M.-O.B. : Vous pensez qu'on ne
continue pas l'histoire, qu'on recommence tout
à zéro ?
O.S. : L'essentiel c'est d'appartenir à
une civilisation, à une ethnie, à un pays, et de faire
ce qui vous inspire. Modestement, je me dis que je fais ce qui m'intéresse.
J'ai la chance que les gens s'y intéressent au point d'en
parler, mais quand je
disparaîtrai quelqu'un d'autre fera autre chose.
M.-O.B. : J'ai été
frappée par votre rapport au cinéma. Je vous ai entendu
dire ceci : "Au cinéma quand on voit un plan américain,
ou une tête en gros plan, même si la tête fait
quatre mètres de haut sur un écran géant, on
sait toujours que c'est une tête. Donc, finalement, la proportion
ne veut rien dire." Vous possédez une grande science
de l'anatomie, relativement trompeuse parce qu'elle est exacte.
Elle masque cette liberté que vous conservez vis-à-vis
des proportions, et qui pourrait venir, justement, de votre culture
cinématographique…
O.S. : Le fait d'avoir travaillé sur le
corps humain m'a permis la liberté. Je sais jusqu'où
aller sans faire un monstre, sans défigurer. Je connais les
limites. Quelqu'un qui ne connaît pas le corps humain, qui
n'a qu'une connaissance théorique des proportions, n'a aucune
liberté. J'ai appris l'anatomie non dans le but de faire
de la sculpture, mais dans celui de soigner le corps humain. Je
sais qu'il n'y a pas d'uniformité dans la morphologie humaine.
Je comprends qu'un étudiant des Beaux-Arts, pour qui "l'esthétique"
constitue l'élément majeur, n'ose pas s'aventurer
dans ce domaine. Le fait d'avoir été kinésithérapeute
m'a énormément aidé, m'a décomplexé
par rapport au corps humain.
M.-O.B. : Vous dîtes que
cela vous a libéré des canons grecs.
O.S. : Ou, ce qui revient au même, des canons
académiques.
M.-O.B. : Lorsque vous alliez
au Louvre, vous n'aimiez pas les sculptures grecques ?
O.S. : Pas beaucoup. J'en aime certaines. C'est
peut-être la recherche de la
perfection qui fait qu'elles sont froides.
M.-O.B. : Vous dîtes également
que quand on sait faire le corps d'un homme, on n'a aucun problème
pour faire les corps d'animaux.
O.S. : Le corps humain est une architecture. C'est
la chose la plus difficile à réaliser parce qu'il
n'y a pas de logique. Regardez l'oreille, le pavillon, qui est si
torturé ; avec seulement un creux, on aurait pu entendre.
La poitrine de l'homme ou de la femme, les volumes, la main, on
ne les trouve pas chez l'animal. L'humain est très compliqué
à faire.
Même la colonne vertébrale. L'homme est plat tout en
étant arrondi. Il y a un sillon qui traverse le milieu du
corps et de chaque côté une sorte de bosse. L'homme
est surtout compliqué à faire sur le plan musculaire.
Si, dans un mouvement, vous oubliez de faire ressortir tel muscle,
ce mouvement est foutu.
M.-O.B. : C'est ce que vous avez
appris en rééduquant les muscles atrophiés,
par exemple ?
O.S. : Oui, parce qu'on palpe. Quand j'étais
à l'école, j'ai appris l'anatomie analytique. Il fallait
savoir quels muscles travaillent lorsqu'on est debout ou lorsqu'on
marche. Quels sont ceux qui sont au repos et quels sont ceux qui
sont au semi-repos. Je crois que c'est ce qui a été
primordial pour moi. L'anatomie analytique m'a permis de mieux comprendre
cet antagonisme entre le muscle qui est contracté et celui
qui est au repos.
M.-O.B. : Ce que vous cherchez
toujours à rendre, c'est le mouvement. Même la femme
très hiératique qui tresse, vous la sentez dans le
mouvement, toujours.
O.S. : Toujours, elle a les mains levés,
le regard orienté, elle n'est pas assise, elle n'est pas
debout et donc, forcément, elle est en activité. Même
si ce sont ses mains qui travaillent.
M.-O.B. : Le cinéma, est-ce
que c'est pour vous le modèle même du récit
?
O.S. : C'est surtout un divertissement. Quand on
va au cinéma c'est pour se divertir.
M.-O.B. : Diriez-vous que l'art,
la sculpture sont un divertissement ?
O.S. : Oui, dans le bon sens du terme, un divertissement
qui vous éloigne de ce que vous avez l'habitude de voir,
de sentir, et même quelquefois d'imaginer. Si on arrive à
provoquer cela, c'est extraordinaire.
M.-O.B. : Ça relèverait
de la curiosité ?
O.S. : Quand on voit des spectateurs sortir les
larmes aux yeux, ça dépasse la curiosité. Définir
l'art est tellement difficile. Je ne sais même pas si ceux
qui le pratiquent peuvent le cerner. Car la perception de l'art
est tellement variable selon les individus qu'on ne peut pas en
donner une définition précise.
M.-O.B. : Mais vous pensez que
l'émotion en fait partie intégrante…
O.S. : C'est le commencement. Il manquerait quelque
chose à un art qui ne pourrait pas procurer d'émotion,
je pense.
M.-O.B. : Tous les sujets que
vous avez traités, toutes les sculptures que vous avez réalisées
vous ont-ils ému ?
O.S. : Oui, tous. D'abord c'est une émotion
causée par la création, puis par l'œuvre accomplie.
M.-O.B. : Vous avez évoqué votre
envie d'écrire un scénario…
O.S. : Je voudrais filmer des sculptures miniatures
et raconter une histoire.
M.-O.B. : Avez-vous une idée
de l'histoire ?
O.S. : J'ai tellement de petites histoires, sans
commencement ni fin, en gestation. Des histoires qui ne durent pas
très longtemps. Pour faire un long métrage en film
d'animation, il faut avoir des moyens et du temps. Ce qui m'intéresse
ce sont de petites histoires, comme celle de l'extrait que l'on
peut voir dans le film qui m'a été consacré.
M.-O.B. : Que vous avez réalisé.
C'est le seul que vous ayez fait. Ce sont des choses sur lesquelles
vous souhaiteriez revenir ou pas ?
O.S. : La porte est ouverte. Je vais faire des
miniatures, certainement pour les animer. Si je les anime, il faudra
qu'il y ait une histoire, loufoque mais qui tienne debout.
M.-O.B. : Une histoire comme une
B.D. ?
O.S. : Par forcément. Une histoire humoristique
sur la vie quotidienne. Mais c'est loin de mes préoccupations
actuelles. Il est vrai que, comme je n'écris rien, je ne
me souviens pas vraiment de mes histoires.
Finalement, ce qui m'intéresse c'est ce que je fais : des
sculptures qui racontent leur propre histoire, sans que j'aie à
m'en mêler.
M.-O.B. : Avez-vous toujours pratiqué
la sculpture ?
O.S. : Je n'ai jamais cessé. Je savais que
j'avais des dispositions à exploiter. Mais comme j'ai beaucoup
déménagé, selon les époques, parfois
je l'ai mise en sourdine. Dès que j'étais en paix,
que j'étais établi quelque part, je recommençais
à sculpter.
M.-O.B. : Et vous l'avez toujours fait avec les
matériaux divers que vous aviez sous la main ?
O.S. : C'est seulement dans les années 68-70
que j'ai commencé à fabriquer mes produits. A ce moment-là
il fallait que je trouve une matière parce que je ne pouvais
plus continuer avec le calcaire.
M.-O.B. : Il y a un changement important dans votre
pratique, c'est le passage de la taille du calcaire au modelage…
O.S. : Non, ce n'est pas vraiment important. Les
gens se posent souvent la question de la différence entre
la taille et le modelage. Tous ceux qui ont fait la renommée
de la sculpture sont passés par le modelage, au départ
avec du plâtre ou de la terre parfois. Ils ont ensuite fondu
des bronzes, même ceux qui ont travaillé le marbre
de Carrare.
M.-O.B. : Y a-t'il une différence
entre tailler le marbre et modeler le plâtre ou la terre ?
Entre la résistance du matériau et la fabrication
ex nihilo du volume ?
O.S. : Chaque technique a ses conséquences.
Celui qui taille, taille ce qui existe déjà. Cela
demande une grande dextérité, pour ne pas prendre
plus qu'il ne faudrait. Le tailleur a un bloc devant lui. S'il le
laisse sur place, dans cent ans, dans mille ans, la nature l'aura
sculpté. Et on s'aperçoit qu'elle fait parfois de
belles formes.
Mais celui qui modèle part de rien. C'est un vide. Et il
faut qu'à la fin, devant lui, il y ait une sculpture.
L'opposition des deux me paraît superflue. Même le plus
grand sculpteur commence par un rien, je veux dire quelque chose
qui ne ressemble pas à l'homme. C'est par association, par
explosion, que les formes se composent.
Comme lors de la création de l'homme : d'abord une boule,
puis une explosion et, petit à petit, on voit une forme,
la tête, quelque chose qui ressemble vaguement à une
main et ainsi de suite. Je pense que les branches torturées
que la nature a faites représentent la perfection. On ne
peut pas tenter de rivaliser avec ça. C'est pour cela qu'il
faut rester modeste.
M.-O.B. : Est-ce au moment où
vous avez cessé de travailler le calcaire que vous vous êtes
mis en quête de votre propre matériau ?
O.S. : Oui, je pense que cela doit dater à
peu près de cette période. Je ne suis plus tellement
sûr. J'ai peut-être fait des modelages en argile, mais
je ne peux pas l'affirmer, parce que tout ceci s'est passé
d'une manière tellement naturelle. J'ai fait des bas-reliefs.
M.-O.B. : Vous avez exposé
un bas-relief au premier Festival des Arts nègres de Dakar.
C'était, dîtes-vous, une tête de Maure. Etait-ce
un portrait ?
O.S. : C'était un portrait, mais pas le
portrait d'une personne précise. Je l'ai donné à
un ami mais on le lui a volé.
M.-O.B. : Etait-ce un bas-relief
?
O.S. : Oui, j'en ai fait trois.
M.-O.B. : N'avez-vous gardé
aucun des objets taillés en calcaire ?
O.S. : Ça remonte à plus de cinquante
ans, c'est très loin. Je crois que le dernier était
un marin, parce que je me rappelle de la couleur de son front. Je
me rappelle que je me suis appliqué à le faire briller,
j'avais mis de la couleur.
M.-O.B. : Utilisiez-vous déjà
la couleur lorsque vous tailliez le calcaire ?
O.S. : Au moins pour certaines pièces. Pour
les premières non, mais par la suite j'ai voulu les peindre.
M.-O.B. : Avez-vous continué
la polychromie lorsque vous vous êtes mis à modeler
?
O.S. : Oui, mais par nécessité cette
fois. J'ai continué la polychromie parce que je pensais que
cela me permettrait d'aller plus loin, de faire les yeux marron
ou bleus, cela aurait été dommage de ne pas pouvoir
jouer avec les teintes au niveau du visage, des vêtements
ou du corps. Mon produit fonctionne tellement bien avec la couleur.
Il permet des couleurs misérables.
M.-O.B. : Quand avez-vous commencé
à utiliser des matériaux de récupération
pour "fabriquer" votre propre matière ?
O.S. : Quand j'étais enfant, j'utilisais
des produits qui s'apparentaient un peu à la colle mais ça
ne tenait pas. Il m'est arrivé, quand je voulais terminer
une sculpture, d'utiliser de la colle néoprène. Je
prenais la colle la plus résistante, mais j'étais
obligé, à un moment donné, de l'enlever parce
qu'elle ne supportait pas la pression, la chaleur. Je faisais de
la récupération parce que je n'avais pas les moyens
d'acheter de la colle pour faire des volumes importants, et que
le résultat aurait été médiocre. Les
colles vendues en Afrique ne sont pas de bonne qualité.
Donc je me suis mis à récupérer des objets,
à les laisser se désagréger, mélangés
à d'autres produits, mais ça n'est pas venu d'un seul
coup, j'ai fait de nombreux essais. J'ai surtout eu la patience
d'attendre que les choses se fassent.
M.-O.B. : Mais l'histoire de vos
matériaux - car il n'y a pas eu une seule sorte de matière
dans toutes vos sculptures -, reflète un processus qui semble
régir votre vie… vous laissez mûrir les choses,
ça mûrit et ça s'exprime. Y a-t'il un mouvement
intime des choses qu'il faut laisser agir ?
O.S. : Oui, il faut avoir confiance dans l'évolution.
M.-O.B. : Ce serait ça,
si je puis dire, la "philosophie" de votre produit ?
O.S. : Oui, en effet, parce que ce n'était
pas évident au tout début. Je n'avais aucune référence
; personne ne l'avait fait. Mais je crois que le mérite que
j'ai eu, c'est de laisser passer du temps, c'est comme ça
que je me suis retrouvé, au bout de quatre ans, avec un produit
utilisable.
M.-O.B. : Vous utilisez toujours,
maintenant, un produit que vous laissez évoluer sur trois
ou quatre ans…
O.S. : C'est à dire, je le reconstitue sans
cesse, je n'utilise jamais tout d'un seul coup. Donc il y a toujours
un fond de ce produit qui reste. Quand je vois que ça s'épuise,
j'en ajoute et j'attends quelque temps. Cela réduit la durée
de maturation.
M.-O.B. : C'est un peu comme un levain pour un boulanger
?
O.S. : Oui, c'est comme la mère du vinaigre.
Le démarrage est assez dur, mais après je le gère.
Quand je vois que j'en ai assez puisé, j'en ajoute et j'attends,
mais moins longtemps.
M.-O.B. : Je pense que vous devez
en avoir une réserve, car pour les Indiens, vous allez avoir
besoin d'une grande quantité de ce produit…
O.S. : Je l'ai prévu. Même après
moi, il en restera et ça pourra servir à quelqu'un.
M.-O.B. : En même temps,
vous n'en donnez jamais la composition, cela fait partie du mystère.
O.S. : Ça fait partie du jeu.
M.-O.B. : Mais la connaissez-vous
vraiment ?
O.S. : Non, il y a une part de vérité
quand je dis aux journalistes "ça n'est pas définitif",
car j'en rajoute, j'en enlève.
M.-O.B. : Si, depuis 1969, vous
cultivez votre "mère de vinaigre" en rajoutant
ou en retranchant des ingrédients, vous ne devez plus savoir
ce qu'il y a dedans ?
O.S. : Non. Attention, 1969 c'est la date du début
du mélange. Mais les barils que j'utilise ici datent de mai
1987. Le premier baril date du 27 mai 1987.
M.-O.B. : Comment savez-vous aussi
précisément la date ?
O.S. : Parce que je souhaitais attendre le mûrissement
du produit, donc je connaissais la date, pour pouvoir en déterminer
la durée : un trimestre, un semestre, un an.
M.-O.B. : Donc, vous l'avez vraiment
calculé, fabriqué, presque comme on fabrique un enfant.
O.S. : Non, j'avais simplement inscrit la date
sur le baril à la craie.
M.-O.B. : En fait ça ressemble
plutôt à la fabrication d'un vin ou d'un alcool, dont
on estime la maturation dans la durée.
O.S. : J'ai commencé à travailler
bien avant cela avec les moyens du bord. Je l'ai vraiment laissé
macérer, et je n'ai pas réalisé les Nouba avec
ce produit. Je crois que j'ai commencé à puiser dans
les barils à partir des Masaï et des Zoulou.
Maintenant j'utilise la toile de jute dont on se sert pour envelopper
les patates, mais les ingrédients restent les mêmes.
Peut-être que si j'essayais avec des produits nobles, la fabrication
serait plus rapide, mais je ne suis pas sûr que, dans le temps,
la conservation serait aussi longue.
M.-O.B. : L'espèce de matière
grise que l'on voit sur vos chevaux, est-ce le produit ?
O.S. : Non, c'est la fonte de la matière
plastique.
M.-O.B. : Le produit, c'est ce
que vous appliquez en dernier ?
O.S. : Oui, c'est l'extérieur. C'est avec
le produit que je fais les visages, que je teins les vêtements
et surtout que j'harmonise et complète les reliefs.
M.-O.B. : Un peu comme un enduit
final…
O.S. : Oui, c'est le point final.
M.-O.B. : Et c'est lui qui est
coloré dans la masse en fait. C'est un produit qui ne vous
a jamais fait physiquement mal aux mains ? Vous l'appliquez à
la main, sans gant.
O.S. : Si, ça pique. Surtout quand je le
travaille longtemps.
M.-O.B. : Est-ce un produit relativement
nocif ?
O.S. : Non, je ne le pense pas, je le manipule
depuis 1970. Ça peut l'être si on s'en sert vingt-quatre
heures sur vingt-quatre dans un local non aéré.
M.-O.B. : Mettrez-vous des gants
un jour ?
O.S. : Non, je ne le pense pas. Pour la sculpture
j'aime bien tâter, c'est plus agréable de sentir la
matière.
M.-O.B. : Vous concevez l'art comme l'expression
d'une nécessité intérieure de l'artiste. Diriez-vous
que l'art c'est ce qui est beau, ce qui exalte la dignité,
la grandeur, la force. Ce qui permet de retrouver une philosophie
du monde ?
O.S. : Il n'y a pas que l'art qui doive recouvrir
ce que vous venez de dire. Si on y parvient avec l'art, c'est mieux.
Mais tout le monde devrait avoir une base de dignité, d'honorabilité,
d'intégrité morale. Certains, avec le succès,
en viennent à croire qu'ils sont au-dessus de tout, que tout
leur est permis. Alors que ça devrait être le contraire
: parce qu'on a la chance de créer, on devrait être
beaucoup plus détendu, prendre plus de distance par rapport
aux choses.
M.-O.B. : Est-ce que vous vous êtes posé la
question "qu'est-ce que l'art, qu'est ce que l'art pour moi
?" avez-vous lu des choses là-dessus, comme vous avez
pu en lire sur la réincarnation de l'âme ?
O.S. : La réincarnation c'est un cheminement,
une voie que des érudits vous montrent. Mais l'art c'est
une sensibilité donc personne ne peut vous dire ce que vous
pouvez ressentir. Je ne me suis pas posé la question dans
la mesure où les choses ont évolué petit à
petit vers une sorte de nécessité. Je n'ai pas eu
à calculer, c'est un cheminement normal de ma vie.
M.-O.B. : Dans la conception de
votre maison, qu'est-ce qui, à travers l'architecture, correspond
à votre philosophie de la vie et de l'art ? La salle de méditation
frappe tous les visiteurs… Elle se trouve au sommet ; en bas,
il y a les salles destinées au quotidien, qui elles-mêmes
surplombent la salle d'exercice physique…
O.S. : Je suis très croyant. Avant j'étais
athée, fondamentalement, c'est-à-dire comme celui
qui n'en parle pas, qui ne s'en glorifie pas. Mais c'était
un athéisme paradoxal parce que, lorsque je travaillais dans
les hôpitaux et que je voyais, par exemple, un gosse que je
rééduquais et qui allait mourir, je me révoltais
contre Dieu. Or, c'était déjà Le reconnaître.
Quand j'ai commencé à faire de la sculpture, certaines
personnes me disaient que mes œuvres semblaient vivre. Je répondais
que toute créature divine a plus de valeur qu'une sculpture
car elle est autonome.
La salle de méditation doit être la plus belle de la
maison. Quand on offre quelque chose, on offre ce qu'il y a de mieux
en principe. J'ai donc choisi la pièce la plus belle de la
maison.
M.-O.B. : Pour offrir, à
celui qui vient y chercher la solitude absolue, un tête-à-tête
avec lui-même ?
O.S. : Avec lui-même, avec Dieu, selon les
croyances. Rien n'est exclu. Cela ne me dérangerait absolument
pas que quelqu'un vienne prier sur la natte, que quelqu'un vienne
y lire la bible, ou vienne juste comme cela. Par contre, je ne voudrais
pas que cette pièce soit banalisée. C'est pour cela
que je demande toujours qu'on enlève ses chaussures, cela
impose un respect.
Il faut que celui qui y entre s'y sente protégé, à
la condition qu'il respecte le lieu. Il n'y aura jamais de meubles,
personne n'y dormira. Je ne demande pas qu'on soit croyant pour
y entrer, mais qu'on le soit ou non, il doit posséder une
valeur pour chacun.
M.-O.B. : Vous êtes croyant
?
O.S. : Oui, c'est d'autant mieux ancré en
moi que c'est venu progressivement. Ce n'est pas par peur. Certains
deviennent croyants quand ils sont malades, quand ils vieillissent
ou s'approchent de la mort. Ma croyance s'est déclarée
chemin faisant.
M.-O.B. : Avez-vous été
élevé dans une religion ?
O.S. : Dans la religion musulmane.
M.-O.B. : Vous êtes né
à Dakar. N'y a-t'il pas ici une culture traditionnelle, animiste
?
O.S. : Ici, l'animisme se confond avec les religions,
surtout musulmane, mais catholique également. On possède
des amulettes, on fait des incantations quand on a mal ; tout cela
s'apparente à l'animisme. La frontière n'est pas vraiment
étanche.
M.-O.B. : Vous dites que "la
croyance est venue petit à petit"… comme l'art,
comme la pratique de la sculpture ?
O.S. : Oui, parce qu'on essaie toujours d'imiter
Dieu, en sachant qu'on ne l'égalera jamais.
M.-O.B. : Donc pour vous, "création"
n'est pas un vain mot, vous imitez la création, vous vous
sentez créateur ?
O.S. : Ce mot recouvre tellement de choses. Pour
moi, la création c'est quand on réussit quelque chose
que d'autres n'arrivent pas à faire. C'est ma définition,
quoi que ce soit que l'on fasse.
Mais c'est un peu comme l'enfant qui essaie de porter les chaussures
de son père. Je pense que Dieu doit sourire quand il nous
voit gesticuler, quand il nous voit imiter. C'est plutôt de
l'imitation que de la création. On imite parce que ça
nous fait plaisir, parce que l'on perce un peu de mystère.
M.-O.B. : Quel mystère
?
O.S. : Je parle de sculpture. En ce moment, je
ne sais pas quels visages auront les Indiens, c'est un mystère.
Je les ai pourtant créés mais c'est encore mystérieux.
Ils ne commenceront à représenter quelque chose que
lorsque je leur donnerai un visage, quand ils se regarderont entre
eux, quand leurs gestes se dirigeront vers l'autre. J'en suis à
l'ébauche, c'est un stade passionnant. Quand je crée
un visage qui me regarde ou qui regarde quelqu'un d'autre, je me
dis, "il a une sale tête", ou "il un visage
avenant". Cela m'arrive, je n'ai pas de préjugé,
je n'ai pas d'image préconçue.
M.-O.B. : Donc, en faisant cela
vous avez l'impression d'imiter Dieu ?
O.S. : Non, je n'ai jamais eu l'idée de
le faire. J'ai peut-être eu la curiosité de voir jusqu'où
on pouvait aller en reproduisant la tête d'un être humain.
Mais je ne peux pas aller plus loin. Même si je pouvais leur
donner une âme, je ne le ferais pas parce que ça ne
m'intéresse pas.
M.-O.B. : Vous ne pouviez pas
"leur donner une âme" et vous le saviez. Est-ce
cela qui vous a amené à croire en Dieu ?
O.S. : Un cheminement a commencé en moi,
la sculpture l'a renforcé. Je me suis mis en quête
de ce que devenait l'âme après la mort. Je trouvais
vraiment triste que l'âme des gens qui ont une qualité
intellectuelle disparaisse en même temps que leur corps. Cette
idée m'était insupportable.
M.-O.B. : Est-ce que cela a été
provoqué par la perte de gens que vous estimiez ?
O.S. : Non, ça a été un stade
dans ma vie. C'est l'esprit cartésien qui pousse à
tenter d'expliquer le pourquoi des choses. Peut-être étais-je
plus disponible, et qu'au lieu de lire des romans je me suis mis
en tête de savoir, à travers des livres, ce que devient
l'âme après la mort.
M.-O.B. : Avez-vous trouvé
des réponses dans votre religion d'origine, c'est à
dire l'Islam ?
O.S. : Non, je me suis plutôt tourné
vers une philosophie inspirée de l'hindouisme, parce que
c'est là que j'ai trouvé le plus d'abnégation,
de détachement vis-à-vis de l'existence. Cela m'intéressait
de savoir comment on peut arriver à une sorte de félicité,
je n'ai pas eu de mal à y croire. Alors qu'un chef, un curé
ou un marabout ne m'auraient pas convaincu, parce qu'ils sont loin
d'être désintéressés. Dans l'hindouisme,
j'ai compris certaines choses, qui m'ont intéressé
et m'ont fait réfléchir.
Je n'ai pas une religion. Je peux lire tous les livres, je m'intéresse
à tout ce que les gens peuvent me dire, s'ils montrent l'exemple.
Je n'ai pas de gourous.
M.-O.B. : Croyez-vous en la réincarnation
de l'âme ? Est-ce quelque chose qui vous préoccupe
?
O.S. : Oui, je crois en la réincarnation.
Ce qu'expliquent les philosophes hindous me semble logique : à
chaque réincarnation, il y a purification de l'âme,
jusqu'à ce qu'elle redevienne ce qu'elle était à
l'origine. Et là, il n'y a plus de réincarnation.
Quand j'étais gosse, on me disait que le paradis c'est quand
on ne travaille plus, quand on demande ce qu'on veut et qu'on l'obtient.
Je trouvais cela infernal : ne plus avoir à faire d'effort
pour obtenir ce qu'on veut. Je n'étais pas vraiment convaincu.
M.-O.B. : Avez-vous établi
un rapport entre l'âme et ce que vous avez appris sur le corps
? Votre salle de méditation renvoie-t'elle aussi à
l'idée que certaines pratiques physiques peuvent conduire
à la spiritualité ?
O.S. : Pour moi, le fait d'enlever ses chaussures
est un point de départ. Respecter le lieu concerne tout le
monde. Ça ne me dérangerait pas que quelqu'un y entre
en écoutant de la musique. Ce que je ne voudrais pas, c'est
que cet endroit soit banal.
M.-O.B. : Je pensais à
une certaine pratique, une certaine discipline du corps qui mène
à la spiritualité…
O.S. : Vous voulez dire le yoga par exemple ? On
parle de choses que je ne connais pas. Mais il me semble qu'arriver
à discipliner les deux en même temps, le corps et l'esprit,
est très difficile. Pour discipliner l'esprit, il faut oublier
le corps. Quand on prend des postures, il me semble qu'on ne peut
pas oublier le corps, surtout lorsque l'on change de position. A
moins de rester à méditer pendant des heures comme
les hindous, dans la position du lotus, ce qui n'est pas le cas,
je crois, dans les sociétés occidentales.
M.-O.B. : Est-ce que la discipline
et la méditation passent, pour vous, par l'art ? Est-ce que
vous toléreriez que quelqu'un pratique une activité
artistique dans cette salle de méditation ?
O.S. : Non, cette salle est vraiment conçue
pour l'esprit. Si quelqu'un s'y rend pour s'enfermer, pour créer,
je pense qu'il vaudrait mieux qu'il aille sur la terrasse regarder
la mer, parce que je crois que la création consiste à
faire bouger l'esprit.
Quand les gens vont dans cette pièce, j'espère qu'ils
s'abandonnent à des activités spirituelles.
M.-O.B. : Vous ne mettez pas l'art
au rang des pratiques spirituelles ?
O.S. : Si. Ce que je veux dire c'est que, dans
le cheminement de l'art, il y a deux étapes. On ne peut pas
dire que l'art soit spirituel dans la totalité de son processus.
L'art est spirituel dans sa conception : concevoir la sculpture,
la placer dans l'espace. Quand elle est terminée également.
Mais, entre les deux, je pense que c'est un effort physique. Peut
être que, pour le peintre, ce n'est pas la même chose.
Pour le sculpteur, il y a un moment où c'est physique. Mais
il faut aussi de la spiritualité pour orienter les choses
vers ce que l'on souhaite obtenir.
M.-O.B. : Aimez-vous avoir des visites lorsque vous êtes
en plein travail ?
O.S. : Ça m'oblige à m'arrêter
et à penser à autre chose. C'est bénéfique.
Ainsi je ne m'abrutis pas dans le travail. Quand des gens viennent,
qu'on les attende ou pas, cela crée des intermèdes.
M.-O.B. : Vous préférez que les gens viennent
à l'improviste ?
O.S. : Oui, j'aime bien ça, parce que souvent,
dans les visites annoncées, il y a quelque chose qui ne va
pas. Quand les gens viennent à l'improviste, à condition
qu'ils respectent ma tournure d'esprit et qu'ils sachent que je
ne m'arrêterai pas pour eux, c'est pour moi une parenthèse
même si on n'a pas le temps de se parler. Mais pendant ce
temps-là, je sais quand même qu'il y a quelqu'un. Ça
fait partie de l'improvisation de la vie.
M.-O.B. : J'ai l'impression que
c'est un aspect important de votre vision du monde : laisser place
à l'improvisation…
O.S. : Je n'aime pas une vie trop réglée.
Je déteste les prévisions respectées, une vie
où chaque chose est à sa place. J'aime les imprévus
dans la vie. Je me suis aperçu l'autre jour que, pratiquement,
je n'ai jamais eu de patron, sauf lorsque je travaillais pour l'Assistance
Publique. En fin de compte, c'est ce qui m'a éloigné
de la politique, je ne souhaite pas que mon sort dépende
de quelqu'un. J'aime être du matin au soir maître de
mon sort. C'est un luxe que j'ai eu la chance de pouvoir réaliser.
A mon âge maintenant, je pense ne plus jamais avoir de patron.
M.-O.B. : Pensez-vous qu'une vie,
ou la vie, soit tellement puissante qu'il faille se trouver des
moteurs, très puissants également, pour la faire s'exprimer,
la faire exister ?
O.S. : Je pense qu'au point de départ, il
faut être réceptif, ne rien négliger. Même
ce qui paraît banal à première vue, peut créer
une certaine satisfaction si on y fait attention.
Je crois que ça n'est pas parce qu'on possède un petit
lopin de terre qu'on va le cultiver, si on ne l'a jamais fait jusqu'à
présent ; ça n'est pas parce qu'on dispose de temps
qu'on va s'occuper de son jardin, ou qu'on va aller à la
pêche. Si c'est devenu une passion c'est différent.
Mais on ne doit pas se créer des activités annexes
sous prétexte de meubler sa vie. Il n'y a rien de plus terrible
et de plus triste. Dans ce cas, c'est une sorte de bouée
de sauvetage qui ne sauve personne. Il faut quelque chose de très
profond pour arriver à animer une vie.
L'essentiel est d'avoir une activité qui vous satisfasse,
et non de s'en créer. Exactement comme quand on a faim, avoir
envie de manger. Il faut avoir envie de vivre.
C'est pour cela qu'il faut être curieux dans la vie, essayer
de tout explorer même ce qui n'a apparemment aucune valeur,
s'intéresser à ce que les gens font, c'est ainsi qu'on
découvre ce qui est intéressant. Et puis y revenir,
et y revenir encore. Si on s'aperçoit qu'on en a fait le
tour, on cherche autre chose. La chose la plus mortelle c'est la
répétition.
M.-O.B. : Vous avez toujours eu envie de vivre
?
O.S. : Oui, pleinement, et de peu de choses.
Marie-Odile Briot
Ce texte a été établi à partir d'entretiens
entre Ousmane Sow et Marie-Odile Briot†, commissaire de l'exposition,
qui se sont déroulés les 17, 18 et 19 juin 1998.
source : http://www.ousmanesow.com/mac/fr/index.htm?mid=0&sid=0
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