Extraits de presse…

En 1937, le peintre Louis Soutter a près de 70 ans. Depuis des années, il est interné contre son gré. Charles Ferdinand Ramuz lui demande d'illustrer son roman "Si le soleil ne revenait pas". Soutter refuse mais, du fond de son asile vieillards, lui envoie trois tableaux. Deux sont intitulés "Si le soleil ne revenait pas". Le troisième "Si le soleil me revenait". Ces trois tableaux, d'une noirceur bouleversante, sont peints au doigt, à une époque où Soutter, ayant délaissé plumes et crayons, expérimente avec son corps la peinture. Ils n'avaient jamais été exposés. On peut les voir, ainsi que de nombreux autres inédits, au Centre culturel suisse à Paris, où une rétrospective de ce peintre borderline est organisée.
En France, Louis Soutter reste méconnu . A Paris, la dernière grande exposition que le Musée d'art moderne a consacrée au peintre morgien date de plus vingt ans, et était passée à l'époque pratiquement inaperçue…

… L'œuvre inclassable et la vie surprenante de Louis Soutter sont pour beaucoup dans le silence des manuels d'histoire de l'art à son égard. Né en 1871 dans le canton de Vaud, Louis Soutter s'initia à la peinture et à l'architecture, mais devint avant tout un musicien de talent. A 35 ans, il est premier violon dans l'Orchestre du Théâtre de Genève. Mais des problèmes de comportement ruinent sa carrière. Goûtant peu ses excentricités, sa famille décide, lorsqu'il a 52 ans, de le faire interner. Durant des années, Louis Soutter n'aura de cesse de réclamer sa remise en liberté, qui lui sera toujours refusée, jusqu'à sa mort en l942, à l'âge de 71 ans. Dès le début de son internement, il dessine fiévreusement, tenant sur des pages de cahiers d'écolier une sorte de long journal intime où il laisse libre cours à ses fantasmes. Au milieu de hachures convulsives, des corps émergent, enchevêtrés. C'est la période, nommée ainsi dans l'exposition, du "secret imaginaire ".

… Dès la fin des années 20, des artistes de renom le soutiennent dont Le Corbusier, son cousin. Débute alors la période des "Sans Dieu". Louis Soutter a abandonné le crayon et exécute de grands dessins à l'encre, dont le centre est souvent constitué de figures féminines. Le trait est rageur, et les visages grimaçants sont barrés de tresses, colliers, chaînes. "Les Sans Dieu sont des êtres douloureux, une caste pure surélevée par le mal torturant de l'isolement " dit-il à Le Corbusier. Vers1936, des problèmes de santé et de vue lui interdisant tout travail de précision, Louis Soutter abandonne la plume. Il se met à peindre avec ses doigts. Durant cette période de la "main sismographique", il peint des danses macabres, des décors traversés de lignes et de taches, des corps disloqués et entravés comme par autant de barbelés. Soutter expérimente la matière, utilisant parfois des techniques mixtes, n'hésitant pas à lacérer de traînées de peinture rouge une figure noire,et exprime ses angoisses dans des représentations répétées de crucifix. Mais il ne peint pas uniquement ses démons intérieurs. Une toile, datée de 1939, où des silhouettes se débattent dans une nuit définitivement tombée, s'intitule "avant le massacre".
Cette réputation d'artiste fou a certainement nui à la réputation de Soutter. Assimiler son œuvre à de l'art brut serait pourtant réducteur: "Il y a évidemment un projet artistique qui sous-tend son travail, explique Christian Longchamp, commissaire de l'exposition. Lorsqu'on observe l'ensemble de ce qu'il a laissé, on se rend compte qu'il a recommencé certains tableaux, qu'il en abandonné d'autres. Il y a une réelle intention esthétique, un désir de réaliser et non pas seulement d'exprimer. C'est un artiste. "L'absence de reconnaissance française a d'autres origines. Un peintre qui ne s'inscrit pas dans une école ou un mouvement d'avant-garde est considéré comme inclassable, et de ce fait écarté des musées "Toutefois, les gens reviennent sur cette attitude, estime Christian Longchamp. Le public est mûr pour redécouvrir des peintres passés inaperçus."

Sylvie Tanette - Paris


La main de Soutter (Emmanuel Laugier)

Musicien et peintre, malade et funambule de la folie, Louis Soutter devrait rester parmi les grands peintres de notre siècle.

Il faudra bien se rendre à l'évidence : Louis Soutter compte parmi les grands peintres de notre époque, au même titre que Michaux, Artaud ou Wols. Toutefois, il est jusqu'à aujourd'hui, et malgré l'enthousiasme de Le Corbusier, de Dubuffet, de Ramuz ou Stravinski, resté en marge.
Né en 1871 à Morges, dans le canton de Vaud en Suisse, Soutter, issu d'une famille aisée, fait des études brillantes avant de se passionner pour la musique. Il s'impose vite comme un grand violoncelliste. Mais en plein concert, il se retrouve paralysé. Il ne cesse pour autant de dessiner. Extravagant au dire de sa famille, il a un goût prononcé pour les costumes, allant même jusqu'à dire à Le Corbusier qu'il aimerait "acheter un complet aussi clair en idée que les légères faces de (ses) constructions". En 1916, sa soeur meurt subitement. Soutter entre dans une sorte de mutisme désespéré, son humeur déconcerte ses proches. Il ne faut pas moins de six ans à ceux-là pour décider quel costume lui tailler, bien serré si possible : il est alors placé dans un hospice pour déséquilibrés et malades mentaux. Il n'en ressortira que brièvement, et c'est là, par des moyens de fortune, papiers divers, que durant dix-neuf ans, jusqu'à sa mort en 1942, qu'il peindra…
… Cet homme ressemble aux peintures de ses personnages noirs, maigres et effilés, errants gueules ouvertes et sourires crispés. Plié un peu en arrière, la chaîne de la montre à gousset élégamment mise, il fut, comme on nomme la dernière période de son travail, l'homme à "la main sismographique", l'homme des peintures au doigt : "Regarde, dit le terrassier de Louis Soutter, le creusé de la matière : l'envers humain est ici retourné et agi".
Oui, cette peinture agit, fortement.

Emmanuel Laugier
Article paru dans " Le Matricule des Anges " - Numéro 22 de janvier-mars 1998
BP 20225 34004 MONTPELLIER CEDEX 1- 04 67 06 78 77 - Fax 04 67 92 29 33

"Tête de Femme"
Louis Soutter

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