Extraits
de presse
L’Amérique selon Hopper
Né en 1882 sur les bords de l’Hudson,
dans une petite ville de l’Etat de New York où son
père tenait un magasin de nouveautés, Edward Hopper
a commencé sa carrière à une époque
où la peinture américaine, depuis longtemps et pour
longtemps encore fascinée par l’Europe, entreprend
la difficile recherche de son identité. Un de ses professeurs,
Robert Henri, tout en reconnaissant que « l’influence
des maîtres français du dix-neuvième siècle
avait été vitale pour les artistes américains
», appartenait à un groupe de peintres, le groupe des
Huit, qui réclamaient que la peinture américaine devint
américaine et que, par ses sujets au moins, elle exprimât
the American idea, the American scene.
L’américain que fût Hopper, par son physique
même comme par son hermétisme, son austérité
silencieuse d’Amérique profonde ( sa femme lui facilitait
la tâche, parlant pour dix), il semble avoir été
assez indifférent en matière de nationalisme culturel.
Il disait que vouloir à tout prix être indigène
était la meilleure manière de demeurer provincial
et qu’il n’avait pas plus songé à évoquer
l’American scene que les peintres européens ne s’étaient
souciés d’English ou de French scene. L’œuvre
d’art était pour lui l’expression d’un
tempérament, d’un risque individuel, d’un profond
investissement émotif et visuel dans un sujet en apparence
quelconque, et son premier sujet fut the Paris scene.(…)
De quoi nous parle Hopper ? De l’Amérique bien-sûr,
mais d’une autre Amérique, qui n’est ni celle
des écrivains et cinéastes de l’entre-deux-guerres,
ni l’Amérique de la dépression, ni celle de
l’optimisme rooseveltien. L’Amérique, c’est
à la fois tout et rien, d’informes bourgades et des
villes immenses d’héroïque architecture, l’opulence
absolue et le dernier degré de la misère, Steinbeck
et Franck Capra, les high plateaus west on the Mississipi chantés
par Whitman et les plus déconcertants jardinés.(…)
Sans âge et sans cicatrices, en général ultra-convenables,
ses personnages ne semblent affectés par aucune passion,
aucun malheur précis (sinon celui de n’avoir rien à
se dire), et sa force est d’avoir résisté aussi
bien à l’illusion épique qu’au populisme
et à la complaisance régionaliste qui sont si fréquents
dans la culture américaine de l’époque.(…)
L’Amérique de Hopper est celle de l’entre-deux,
de l’absence d’être, du vide inqualifiable et
de l’homme sans qualité, et si nous avons parlé
à son propos de tragédie, c’est une tragédie
où il ne se passe rien, où les acteurs, inexpressifs
et muets, semblent avoir oublié leur texte, et d’ailleurs
n’ont jamais eu l’occasion de l’apprendre, puisqu’il
n’y a pas de texte. On a seulement planté le décor,
le metteur en scène n’est pas venu, ni l’auteur,
ni le public.(…)
A quoi sert la force de ces images ? A la faculté qui est
celle de tous les grands réalistes d’extraire l’éternel
du transitoire, pour parler comme Baudelaire, et qui, dans le cas
de Hopper, fut le don qu’il conserva jusque dans ses dernières
années de « généraliser son sentiment
si américain de solitude et d’aliénation pour
en faire un thème universel », ainsi que l’a
fortement écrit Barbara Rose.(…)
Hopper est un coloriste superbe, un éclairagiste de premier
ordre, qui maîtrise aussi bien les effets nocturnes que les
plus violents contrastes de ton en d’autres mains si périlleux.
Et quel art de la composition, de l’angle insolite, presque
pervers, qui soudain dramatise l’inaperçu.(…)
André Fermigier
Article paru dans le Monde, le 12 mars 1981.
Hopper, l’ami américain.
Présentée pour la première
fois en France, l’œuvre de l’un des peintres américains
les plus mal connus en France est exposée à Marseille
dans des conditions idéales. A ne manquer sous aucun prétexte.(…)
Indifférent à ce qui bouleverse la peinture de son
temps, au cubisme comme à l’abstraction ou à
l’expressionnisme, à Duchamp comme à Pollock,
cet américain tranquille, un peu mélancolique, né
en 1882 à New York, mort dans la même ville en 1967,
était un amoureux de la France.(…)
Lumière vibrante
A Paris, donc, en 1906, Hopper découvre lors de son premier
voyage (il en fera trois), la lumière des impressionnistes.
Révélation éblouissante. Il sera bouleversé
pour la vie par cette peinture claire, où les ombres même
sont lumineuses.(…)
Lumière qui semble rayonner de l’intérieur des
choses et des êtres et devenir, peu à peu, l’objet
unique de la composition tandis que les tableaux se vident de détails.
« Tout ce que je veux, disait Hopper, c’est peindre
la lumière à l’angle d’un mur ou d’un
toit ».(…)
Ce qui fit en partie le succès de Hopper dans les dernières
années de sa vie et celles qui ont suivi, c’est l’étrange
rapport que cette œuvre entretient avec le cinéma. Cinéma
dont elle s’inspire par toutes sortes d ‘éléments
et, notamment, le cadrage (hérité aussi de Degas)
et qu’elle-même va influencer : L’Ami américain
de Wim Wenders est, à l’évidence, fasciné
par les couleurs de Hopper et cette irréalité songeuse,
méditative, dans laquelle semblent flotter les personnages
de ses tableaux, psychologiquement indéterminés. Clos
sur eux-mêmes. Sur leur silence. Mais le vrai succès,
bien-sûr, vient de ses pairs. D’abord. Comme toujours.
De la reconnaissance (tardive) de quelques grands musées.
L’évidence s’impose alors qu’il s’agit
là d’un artiste, certes installé en dehors des
courants répertoriés de la modernité, mais
engagé comme peu dans une aventure qu’il vit comme
une véritable expérience de l’être de
la peinture.
M.N.
Article paru dans le Figaro, le 25 juillet 1989.
Hopper, chambres avec vues
MARSEILLE. ARTS. A l’ombre de « l’Eté
marseillais », le musée Cantini ouvre ses portes à
Edward Hopper. Personnages vus de la fenêtre d’en face.
Des femmes surtout, qui ne sont là pour personne, comme absente
à elles-mêmes. Maisons désertées, ciels
vides, voies ferrées désaffectées. Un monde
loyalement désespéré. Proche de bonheur ?(…)
La manifestation marseillaise apporte une contribution éclairante.
En rassemblant un nombre appréciable d’œuvres
parisiennes (Hopper fit trois courts séjours à Paris
au début de sa carrière), elle permet au spectateur
de repérer dans les œuvres plus tardives un air de famille
avec une mélancolie bords de Seine. Ces toiles parisiennes
ne sont peut-être pas capitales mais elles illustrent à
point nommé, sur les cimaises du Cantini, les chefs-d’œuvre
américains.
Elles montrent en effet ce qu’il peut y avoir de français
dans la peinture de Hopper. Quoi donc ? Degas, par exemple. Le peintre
français peignait les femmes comme si elles devaient, disait-il,
être observées par le trou d’une serrure. D’où
leur attitude abandonnée, leur manière d’être
à l’aise puisqu’elles s’imaginent seules
ou entre elles. Comment sont les femmes de Hopper, où plutôt
sa femme puisque son épouse lui servait de modèle
(mais jusqu’à en perdre, il est vrai, tout trait personnel)
? Elle est assise sur son lit en chemise de nuit, elle regarde par
la fenêtre ouverte, c’est Soleil du matin. Elle se tient
nue, debout près de son lit, c’est Ville, le matin.
Elle se découpe partiellement de dos, il y a trois fenêtres,
il fait nuit, c’est Fenêtres la nuit, etc. Chaque fois
comme chez Degas, ces femmes ignorent qu’elles sont regardées.(…)
Leur travail, outre ces portraits de féminins, présente
néanmoins une énorme différence quant au traitement
du mouvement. Degas vise, immobile, une cible mouvante. Hopper se
déplace pour immobiliser son sujet. Chez lui le mouvement
ne doit pas se voir. Ainsi se distingue-t-il de ses contemporains,
à commencer par l’avant-garde parisienne. Fauvisme,
cézannisme, cubisme, rien de ce qui ressemble à un
« mouvement » artistique, le néo-impressionnisme
excepté, ne l’intéresse. Il n’a qu’une
obsession, c’est le réel. Encore faut-il s’entendre
sur le réalisme tel qu’il le pratique. Pas d’expression
sauf celle de la banalité sanctifiée. Pas de distorsion
dans le mode de représentation sauf une aggravation des contrastes.
Pas d’anecdote sauf celle qui rejoint l’indifférencié.
Pas de manifeste théorique ni de déclaration d’intention
sauf celle de combattre toute forme de régionalisme en art.
Enfin, pas de révolution sauf celle qui s’accomplit
complètement, c’est-à-dire qui revient à
son point d’origine.(…)
A ses yeux, la tradition américaine émergeait rarement
d’un provincialisme laborieux tandis que lui-même trouvait
bien d’autres charmes à la palette parisienne et aux
ciels d’Espagne.
Hopper, un fois rentré au Etats-Unis, ne retourna jamais
en Europe. Il se mit à voyager d’un Etat à l’autre.
Cette bougeotte semble en total désaccord avec l’aspect
statique, les personnages figés, les ciels plombés
et les eaux d’airain de ses toiles. En réalité,
toutes ces images peuvent facilement être considérées
comme des vues (des « points de vue ») saisies au vol
par un voyageur qui ne prend même pas le temps de s’arrêter.(…)
S’il fallait trouver une image emblématique de la peinture
de Edward Hopper ce serait celle de cette Maison près de
la voie ferrée, de 1925. Colonnades, balcon et corniche,
la demeure est à la fois cossue et désuète,
parvenue et anachronique, campagnarde et baroque. On la dirait inhabitée.
Le rail de la voie ferrée, du haut de son ballast, lui coupe
les fondations. Le ciel est vide et les ombres sans pitié.
Qui vit dans cette maison ? Y a-t-il seulement quelqu’un ?
Le train va-t-il arriver ? Est-il déjà passé
? Peut-être la voie est-elle désaffectée. Plus
de locataire, plus de voyageur. Plus rien ? Non, mais plus personne.
Un monde déserté mais pas à l’abandon.
Ce ne sont pas les ruine de Hubert Robert. Tout, au contraire, y
est maintenu en l’état. Etat d’attente.(…)
On pourrait croire que cette peinture est celle du pessimisme. C’est
simplement celle du désespoir. Un désespoir si net,
si loyal qu’il en devient proche de bonheur. Dans ces nombreuses
chambres d’hôtels, des solitaires ou des couples se
tiennent, ni avachis ni hiératiques, dans la position de
celui qui n’attend de la vie que ce qu’elle peut lui
donner, ni plus ni moins. Le soleil du matin, le sifflement de train,
l’aboiement d’un chien, un rideau soulevé par
la brise, une conversation de bureau, un dernier verre au comptoir
du café qui va fermer. Personne ne crie. Est-ce cela, le
lieu du malheur ? Mais non, pas du tout. C’est la maison du
chagrin. Sordide ? Certainement pas. Mesquin ? Parfois. Peu importe.(…)
Cela n’empêche pas de se suicider. Cela n’empêche
pas d’aimer la peinture de Hopper.
Hervé Gauville
Article paru dans Libération, le 26 juillet 1989.
Hopper à l’ombre du temps.
Le grand peintre américain est à
l’honneur au musée Cantini de Marseille, tandis qu’à
New York, le Whitney Museum puise dans ses réserves des pièces
peu connues.(…)
Peintre de l’Amérique. Emblématisant un certain
rêve : paysages ouverts infiniment, énigmatiques. Temps
suspendu. « House by the railroad », maison près
de la voie ferrée (1925) : haute perchée au dessus
de sa colonnade, ses fenêtres néo-gothiques, quelques
stores à demi-levés seuls indices de vie. Des trains
passent-ils vraiment parfois sur ce rail du premier plan ? Sentiment
de décor fantôme, d’isolement. On croirait le
décor de « Géant », cette façade
plantée en plein vent et qui demeura telle quelle, totem
bizarre, inquiétant. Hitchcock s’en souviendrait…(…)
De Marseille à New York, Edward Hopper et ses scénographies
d’un quotidien qui bascule toujours vers l’inquiétante
étrangeté… L’exposition de Marseille est
un évènement. Nicolas Cendo, conservateur de Cantini
et commissaire de cette exposition, a travaillé plusieurs
années pour aboutir à ce beau parcours, strict, sans
démesure, mais qui donne une très belle idée
du parcours très passionnant du peintre.(…)
A l’école des classiques
La dernière grande rétrospective Hopper avait été
présentée au Whitney en 1980, sous la vigilance de
Gail Levin. Cette grande exposition fut ensuite présentée
dans différentes villes des Etats-Unis, et en Europe. Mais
elle n’avait pas intéressé les institutions
françaises capables de l’accueillir. Nicolas Cendo
tient donc avec sa manifestation l’une des plus intéressantes
de l’année : Hopper parle directement à la sensibilité
des années quatre-vingt. Il séduit.(…)
La modernité de Hopper vient d’une formation très
classique et passe par Paris. On le mesure magnifiquement au Whitney.(…)
Paysages de campagne ou paysages urbains, Hopper sait partout débusquer
l’insolite, le faire lever, discrètement, comme un
parfum diffus et entêtant.(…)
Jusqu’à la fin de sa vie, il traquera partout le silence,
le poids de la lumière.(…)
Armelle Héliot
Article paru dans le Quotidien de Paris, le 1er septembre 1989.
La ville est une fiction.
Cette ville n'existe pas. Ce qui se peint c'est notre idée
de la ville, ce que nous mettons en jeu entre nous et le dehors
lorsque nous disons le mot ville. Parce que c'est là qu'on
marche, et qu'entre soi et les autres s'est déposé
le ciment et hissée la géométrie, et ce qui
rend les visages indistincts et pareilles les fenêtres. La
ville est ce qui nous sépare des autres hommes, c'est pour
cela qu'elle lève de l'eau, séparée de nous
par l'eau puissante et trouble, métaphore de ce balancement
jaune entre soi-même et les autres, par quoi on se regarde
soi-même aussi, là où on est : on est dans cette
ville, là-bas sous le ciel jaune, la ville trouée
de grandes saignées faites droit entre les blocs pour que
les hommes traversent et se montrent. Et le ciel est une folie dressée,
comme un cri dirait cette volonté d'arracher la peau du monde
et de s'enfuir mais la ville vous colle à son sol, vous coince
dans ses alvéoles. L'usine tout devant, rien qu'un cube massif
avec des cheminées : la ville en imposant ses volumes reste
opaque, et cela vaut pour tout le paysage humain derrière,
là où tout, eau, ciel et ville sont étendus
à l'horizontale sauf cette usine, sans lampe ni veilleur.
L'usine et son mystère témoignent seuls de par quoi
la ville commande à ceux qui la font. Rien ici qui soit pour
l'homme, astreint à ces brouillons de fenêtre entre
l'eau jaune et le ciel fou. Dans la fiction qu'est la ville, ne
compte pas la chronologie de celui qui la dresse, toile après
toile, en quarante ans de marche continue. Ne compte pas la disparité
des indications par quoi il cherche à nous tromper. Bien
sûr c'est d'une seule ville qu'il s'agit, et bien sûr
c'est d'une seule nuit qu'il s'agit. C'est d'une ville de notre
temps qu'il s'agit, une ville qu'on pourrait trouver au bout n'importe
où d'une route, là où s'arrêtent les
rails et qu'on descend, qu'on franchit le quai. C'est la ville par
quoi toute ville nous est présence, et notre ville elle-même
nous est présence, à l'arrêt qu'on marque près
d'un trottoir, à tout retrait du bruit puisque la ville peinte
ne comporte ni mouvement ni bruit, et même les couleurs s'affichent
sans désordre. Tout rangé comme lorsqu'on vient le
front contre la vitre, toute l'œuvre entièrement le
front contre les vitres, là où on pense et comme on
pense dans l'interrogation des chose, la question qu'on a sur l'immobilité
terrible d'un instant où tout vient sur la même surface,
qui on est et d'où on vient, précisément par
cette présence des choses.
De chaque point du rectangle tout nous parvient à même
distance et c'est une contradiction optique scandaleuse : le centre
nous devrait être plus immédiatement présent
et il ne l'est pas, ne dispose d'aucune antériorité
par rapport aux points les plus éloignés de la surface.
Alors la fiction n'est pas de reconstruire un monde linéaire
de mots qui viendrait monter après le silence des toiles,
où a déjà cessé tout bruit de la ville
et donc des paroles qu'elle condense. La fiction c'est seulement
d'accéder à cette présence, d'être là
devant cette fenêtre où vole un rideau, d'où
nulle parole ne nous vient et puis, dans le même glissement
de présence, d'être maintenant dans la rue vide du
dimanche matin, où les fenêtres sont rouges et les
vitrines vertes, et où les mots sont illisibles parce que
personne ne requiert les objets qui ici subsistent, que le langage
donc ne sert plus et disparaît : les signes du monde ne valent
que si nous sommes-là pour les lire.
Ici nous sommes venus, nous regardons la rue vide du dimanche matin,
mais nous sommes mis en retrait de notre pratique de la ville :
s'il faut marcher ou bien attendre, ou encore parler ou faire sonner
la porte de la vitrine verte, rien ne nous en est signifié.
La fiction alors seulement cette venue muette, où tout glisse,
égalité horizontale et suspendue, plutôt comme
le rêve que nous portons debout dans notre activité
diurne, la présence de la ville celle seule que nous-mêmes
lui conférons. Parce que la ville ne peut être rassemblée
qu'ainsi, prise au détour, non pas dans ce qui serait fixe
et permanent (c'est fixe et permanent), mais dans ce qui se refait
d'instantané pour l'œil en mouvement, l'œil qui
ne peut fixer parce que lui-même ne peut s'arrêter.
Un instant surgit une vérité fixe de la ville, mais
ici on ne peut venir et peindre. On a vu, un instant. On a été
emmené. Si par hasard on pouvait revenir, planter - même
pas un chevalet et une toile - le bloc de papier et les crayons
Conté, on ne saurait plus rien voir. Rien qu'un tunnel s'enfonçant
sous des maisons. Les maisons sont banales et grises, les rails
sont ceux des trains de banlieue qui passent chaque quart d'heure,
et il y a un escalier de service qui rejoint la rue et les rails.
Derrière les fenêtres sont des gens et sans doute leurs
meubles tremblent, sans doute les vitres des fenêtres noircissent
plus vite parce qu'ici on est si près des trains. Rails pour
jamais vides, rien ni personne n'est jamais entré dans ce
tunnel, rien ni personne n'habite les géométries orange
ou pâles qui dominent, le ciel même mangé. Ce
qui peut nous être livré d'une vérité
de la ville, parce qu'il ne nous a pas été possible
de s'y arrêter : on était emmené dessous, et
c'est cela qu'il faut voir, que la ville existe et que notre chemin
peut lui échapper, resurgir peut-être de l'autre côté,
qu'il y a un dehors à la ville. Enfoncement où tout
grandit, où tout pèse et s'agglomère, et finalement
vous surplombe et vous englobe, la ville. Dans cette séparation
de l'homme et du ciment est une frontière où s'inverse
ce qui domine, et c'est cela qu'il faut peindre. Alors on a saisi
seulement la séparation, ce qu'on se souvenait d'un instant,
et le dessin est venu de ce que le regard, à vitesse du train
s'échappant de la ville, a traversé sans s'arrêter.
Et malgré la vitesse, à cet instant pourtant la géométrie
parle, qui disait l'avalement, et l'exact empilement de toutes choses
sous le ciel, qu'on nomme ville. C'est justement parce qu'on n'a
pas pu s'arrêter. Cette ville où nous-mêmes désormais
venons naître. On ne peut pas voir à distance, parce
que la ville qu'on approche nous la contenons déjà
en nous, se mettre face à elle et son tunnel nous aspire.
François Bon
Extrait de Dehors est la ville, publié par la revue Gallimard,
NRF, 1998.
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